Homélie Pentecôte

L’esprit de pauvreté

Homélie du 13 mai 1988 à Saint-Jodard

 

Jn 16, 20-23a

 

Le temps du Cénacle, préparation au mystère du don du Paraclet envoyé par Jésus, envoyé par le Père, ce temps qui nous lie à la Vierge Marie et aux Apôtres, doit être un temps de très grand désir, comme l’ont été toutes les attentes, aussi bien dans l’économie divine de la première Alliance que dans celle de l’Alliance nouvelle.

Comment la sagesse de Dieu creuse-t-elle dans le cœur de l’homme des désirs ? par la pauvreté. L’Esprit Saint, qui est le Père des pauvres, prépare sa venue en creusant dans le cœur de l’homme des pauvretés toujours plus profondes, toujours plus aiguës, pour que la soif soit plus vraie. Chaque fois que nous manquons de désir, c’est parce que nous nous replions sur nous-mêmes et ne sommes plus dans cette pauvreté.

Ce temps qui nous est donné pour nous préparer à la Pentecôte doit être pour nous, en cette année mariale, un temps particulièrement important. Il faut donc que nous entrions pleinement dans l’appel de l’Esprit Saint sur nous ; que nous y entrions pour l’Eglise, mais d’abord pour le Père, pour le cœur de Jésus, pour le cœur de Marie. L’Esprit Saint ne viendra sur nous que dans la mesure où nous aurons accepté toutes les pauvretés que Dieu nous demande et y serons entrés pleinement. Ce n’est pas nous qui devons exclure l’une ou l’autre. Si on exclut telle ou telle pauvreté, on n’entre pas dans l’esprit de pauvreté qui dépasse toutes les modalités particulières de pauvreté. On ne peut pas être des spécialistes de la pauvreté.

La tentation se présente parfois : on sera le spécialiste d’une pauvreté particulière : celle des handicapés, ou la pauvreté de ceux qui sont dans les hôpitaux psychiatriques, ou celle des orphelins… C’est très bien, certes, de se spécialiser dans le sens de telle ou telle pauvreté pour réaliser une œuvre qui doit, autant que possible, répondre à ces pauvretés de fait. Mais l’Esprit Saint veut bien plus. Il veut l’esprit de pauvreté qui, lui, ne peut pas se spécialiser. L’esprit de pauvreté, c’est le don de crainte qui le met en nous. Or le don de crainte provient de l’amour, et l’amour ne peut pas se spécialiser (s’il le faisait, ce ne serait plus l’amour), car l’amour prend tout, il saisit tout dans le cœur de l’homme. Jésus nous demande donc une conversion radicale : accepter d’être des pauvres, d’être des mendiants de son cœur, accepter de n’avoir aucun droit. Dès qu’on revendique tel ou tel droit, c’est fini, l’Esprit Saint ne peut plus agir… il nous laisse revendiquer. Ce n’est pas parce que nous appartenons à un siècle de revendications que nous devons nous spécialiser dans le sens de telle ou telle revendication. Cela arrive de temps en temps : on réclame tel ou tel droit dans la vie commune, à cause de tel ou tel défaut, d’un manque, d’un abus… Cela, ce n’est pas l’œuvre de l’Esprit Saint.

L’Esprit Saint veut aller beaucoup plus loin, il veut que nous entrions dans l’absolu de l’esprit de pauvreté. C’est bien un absolu, puisqu’il relève directement de l’amour de Dieu — ce qui nous oblige à ne plus nous regarder. Car le vrai pauvre, c’est celui qui accepte de ne plus se regarder. C’est rude, ce n’est pas facile, parce que toutes les revendications proviennent de ce repliement sur nous, de notre psychologie qui, dans tel ou tel domaine, regarde le plus et le moins qui existe chez les autres par rapport à nous. A ce moment-là nous entrons dans un esprit de revendication et nous ne sommes plus mus par l’Esprit Saint, et nous ne sommes plus des enfants du Père. Nous sommes à notre petite taille humaine et nous nous enfermons dans cette petite taille humaine… en croyant bien faire. Il faut, durant ces quelques jours, demander comme grâce à l’Esprit Saint de creuser en nous l’esprit de pauvreté, pour que nous soyons capables de recevoir la sagesse de Jésus crucifié,  sagesse de la Croix, sagesse de la gloire.

Demandons à Marie d’être là avec nous, comme elle était auprès des Apôtres, pour maintenir en nous cette très grande soif d’être des pauvres, de vrais pauvres, ceux qui sont directement taillés par l’Esprit Saint et qui acceptent d’aller jusqu’au bout de la pauvreté. Plus rien ne nous appartient : même pas notre santé, même pas notre formation, même pas notre petite ou notre grande personnalité. Plus rien. C’est Marie qui doit tout prendre, tout offrir à l’Esprit Saint. Demandons la grâce d’entrer divinement dans cette petitesse évangélique et cette pauvreté.

 Père Marie-Dominique Philippe

 

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