Témoignage de Tim Guénard sur le Père Philippe

Extrait de Tim Guénard, Plus fort que la haine,
Presses de la Renaissance, 1999, pp. 247-250

Peu avant de déménager, ma femme me conduit dans un foyer de charité, à Châteauneuf-de-Galaure, dans la Drôme, pour y suivre une retraite. Grosse concession. J’y vais par amour de ma femme, car je ne m’imagine pas assis pendant six jours à écouter un curé. Même si le prédicateur n’est autre que le frère du père Thomas Philippe. Il s’appelle Marie-Dominique — drôle de nom pour un homme — et porte la même robe blanche des dominicains — est-ce une maladie de famille ? Il n’est pas plus grand que son frère. Ses yeux brillent derrière des lunettes épaisses comme des loupes. Tout le monde le surnomme Marie-Do. Sujet de la retraite : l’Apocalypse, le dernier livre de la Bible. Ce nom évoque plutôt pour moi la Calypso, une boîte de nuit.

Quand Marie-Do attaque la retraite, le silence s’établit. Il va régner durant six jours. Ses conférences sont palpitantes. Captivé, j’écris tout sur un cahier d’écolier.

Un bain de lumière. Six jours sans rien dire. Les gens s’observent gentiment les uns les autres. Des affinités naissent sans échanger un mot, inexplicables.

Au milieu de la semaine, il est proposé aux retraitants qui le désirent de rendre visite à Marthe Robin. C’est une paysanne du coin, une femme toute simple qui vit dans son corps la Passion du Christ, assure-t-on, et qui rayonne de bonté et de vérité. Dur à croire pour un grand pécheur limité dans son intellect. Elle vit cloîtrée dans une chambre de sa ferme natale, volets clos, car ses yeux blessés ne supportent plus la lumière. On vient du monde entier lui confier des intentions de prière et recevoir ses conseils.

Les gens patientent pour la voir, et la liste des candidats est déjà bien remplie. Martine souhaite s’inscrire ; moi, macho et orgueilleux, je soutiens : « Pas besoin de ça ! ».

Durant un déjeuner, une demoiselle donne au micro les noms des sept premières personnes appelées à voir Marthe Robin l’après-midi même. Stupeur, nous sommes les premiers nommés. Je regarde Martine et ne peux m’empêcher de m’exclamer :

— Mais on ne s’est pas inscrits ! …

Deux cents retraitants nous fixent du regard. Le rouge pivoine me monte aux joues.

Je n’ai pas le choix, je suis ma femme. Nous montons jusqu’à la ferme des Robin, sur le plateau. La cuisine, rustique avec son poêle à bois, est transformée en salle d’attente. Les gens parlent à voix basse. Une jeune fille nous fait entrer, Martine et moi, dans une chambre noire. Cela paraît très mystérieux. Nous nous asseyons près d’un lit, deviné dans l’obscurité. J’imagine que cette sainte femme va lire aussitôt dans mon âme et me chasser par un vibrant « Dehors, Satan ! ». Non, une voix claire, étonnamment jeune, sort de l’ombre et nous souhaite la bienvenue. Nous confions à cette femme invisible que nous sommes jeunes mariés et très, très différents. Elle rit !

Elle rit et dit :

— Ce sont des fantaisies pour le Bon Dieu. Votre amour doit reposer sur la Foi, l’Espérance et la Charité.

Martine lui annonce que nous attendons un enfant. Elle se réjouit, s’émerveille. Elle parle des enfants comme si elle en avait élevés toute sa vie.

Je lui parle de mes peurs d’être père, vu mes antécédents peu encourageants, et de ma terreur de reproduire les blessures reçues. Elle écoute puis répond :

— Vos enfants grandiront à la mesure de votre amour.

Cette phrase s’inscrit en moi en lettres de feu. Alors que nous lui expliquons notre projet de déménager à Lourdes et de trouver une maison, elle nous arrête :

— Une maison pour accueillir ceux que la Sainte Vierge vous enverra !

Avec Martine, on se regarde. Depuis nos fiançailles, nous rêvons d’une maison que nous pourrions partager. Marthe, sans nous connaître, nous le confirme et nous rassure :

— La Sainte Vierge vous montrera.

A la fin de notre entrevue, malgré l’obscurité, nous distinguons maintenant ce petit corps recroquevillé sous ses draps, dont la voix est d’une douceur d’ange, et les paroles lumière.

On se retrouve dans la cour de la ferme, aveuglés, éblouis, ahuris par ce qu’on vient de vivre. Ce moment tout simple et si important dans notre existence est une pierre de fondation. Nous voici pleins d’espérance, remontés à bloc. Marthe Robin tiendra désormais une place capitale dans notre vie.

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