Un fondateur inclassable, FC 23.03.2003

Entretien avec le père Marie-Dominique Philippe

France catholique n° 2875, du 28 mars 2003

Personnalité déconcertante par la vivacité de son intelligence et sa liberté d’esprit, le père Philippe se veut un fondateur lucide. Il réfléchit sur le discernement des vocations et le sens de sa paternité spirituelle.

– Comment vivez-vous la place du fondateur dans ce moment de transition ?

– Je n’y pense pas beaucoup. J’essaie de vivre toujours plus profondément la béatitude des pauvres. Vivre cette transition au niveau du fondateur, c’est comprendre que sa grâce est avant tout un point de vue surnaturel, un esprit, une manière spéciale de vivre de la foi, de l’espérance et de la charité. Si on me libère de ce que représente proprement la prudence, pour remettre à celui que Dieu a désigné comme prieur général (le père Jean-Pierre-Marie ndlr) le soin de l’application de cet esprit, c’est pour vivre plus profondément ce que Dieu réclame du point de vue divin, surnaturel.

Je pense souvent à cette image de l’Ancien Testament : Moïse, pendant que le peuple se bat dans la plaine, garde les bras en croix et s’adresse à Dieu. On aurait envie de vivre uniquement cela, mais ce n’est jamais pleinement réalisé, parce qu’il faut quelquefois descendre pour réparer quelques oublis ou quelques manques… cela peut arriver.

– Quel risque peut-on prendre dans le discernement des vocations ? Quelle prudence ?

– Je dirai tout de suite qu’il faut avoir une prudence surnaturelle et non pas une prudence humaine ; il faut une prudence infuse et qui soit toujours illuminée d’un regard contemplatif. Toute notre vie morale doit être ordonnée à notre vie théologale. Le très grand danger est de croire que la vie morale se tient pour elle-même et par elle-même, et donc de tout ramener à une prudence acquise.

C’est le danger actuel, et je crois que le développement de la psychologie entraîne énormément cela. Il est très bien d’être attentif à la psychologie et d’être prudent, mais il ne faut pas s’arrêter là quand on est à la tête d’une communauté qui n’est pas une communauté humaine. Il s’agit d’aider des jeunes qui ont reçu une vocation divine, c’est-à-dire qui sont ordonnés à la vision béatifique, qui doivent vivre de la parole de Dieu et sont appelés avant tout à vivre une vie de foi, d’espérance et de charité. Par le fait même, c’est cela qu’on doit regarder en premier lieu : sont-ils capables de mener une vie surnaturelle, capables de s’y engouffrer complètement, de s’en remettre radicalement à Dieu ?

– La prudence serait-elle une entrave à la ferveur ?

– Qu’il faille la prudence, c’est bien évident, qu’il faille le conseil de plusieurs, c’est sûr, parce que chacun est prudent un peu à sa façon. La vertu de prudence n’est pas univoque, puisqu’elle est en dépendance de la finalité ; elle est toujours relative à la finalité, et a donc des modalités très diverses. Et la prudence dans une vie contemplative n’est pas la même que pour une vie apostolique ou encore pour une vie active. On peut très bien avoir peu de santé et mener une vraie vie contemplative, une sainte vie contemplative.

Il faut donc toujours se rappeler cela : dans quelle mesure un candidat peut-il vivre une certaine vie contemplative, en comprenant que sa vocation vient de Dieu et non pas des hommes. Si donc elle vient véritablement de Dieu, Dieu lui donnera la force de continuer, s’il a une totale confiance en Dieu. La plupart du temps, c’est parce qu’on perd un peu pied qu’on veut se rattraper par des moyens très humains. Alors Dieu nous laisse un peu patauger, pour montrer que nous devons vivre sous sa conduite d’amour, surtout quand c’est plus difficile. La prudence qu’on doit avoir pour recevoir des frères doit donc être toujours en dépendance de l’Esprit Saint, elle doit être une prudence chrétienne.

– Faut-il accepter tous ceux qui se présentent en vue d’embrasser la vie religieuse ?

– Vu la non-détermination de la plupart des jeunes aujourd’hui, ne faut-il pas une vision plus large et essayer de stabiliser la vocation de chacun dans son union avec Dieu ? Cela durera peut-être plus longtemps… Je crois qu’il faut aujourd’hui être plus souple pour recevoir les jeunes qui se présentent et leur donner plus de temps, pour ceux qui en ont besoin, avant qu’ils s’engagent sérieusement.

Il faut peut-être même comprendre que, pour certains, l’appel est comme « momentané », pour qu’ils puissent recevoir une vraie formation chrétienne.

Certains ne peuvent la recevoir profondément que dans un noviciat, dans une vie monastique, avant d’être plongés à nouveau dans le monde. Je ne considère pas du tout comme un échec, que quelqu’un vive trois ans de vie religieuse, reparte dans le monde et se marie ; ordinairement, ceux qui ont vécu cela sont des chrétiens qui ont une vie beaucoup plus profonde. Nous les avons donc aidés à cela, on l’oublie beaucoup trop. Le monde d’aujourd’hui nous oblige à les aider de cette façon.

– Former des jeunes, est-ce le seul horizon de la Communauté Saint-Jean ?

– Je rêvais même que la Communauté Saint-Jean ne soit que cela : une formation pour des jeunes qui partiraient après dans tel ou tel couvent, dans telle ou telle petite communauté. Il y aurait un petit noyau central qui formerait les jeunes. Cela se fait en partie, avec ce qu’on appelle « l’école de vie ».

Je verrais bien une école de vie pendant deux ou trois ans, pour des jeunes qui ne savent pas encore s’ils veulent être religieux ou non, mais qui veulent se donner à Dieu, avoir une vie sérieuse et une vie chrétienne profonde. C’est quelque chose qu’on doit envisager, et cela ne m’étonnerait pas que la Communauté Saint-Jean se développe de cette façon-là.

– N’est-ce pas dangereux de prendre des orientations et d’en changer ?

– Évidemment, certains considèrent que partir au bout de trois ans prouve qu’on n’a pas été assez prudent au départ. Pas du tout ! On a été assez prudent en permettant à ceux-là de vivre une vie religieuse, parce que, de plus en plus, le monde d’aujourd’hui ne donne plus aucune formation chrétienne sérieuse. Il est donc bon qu’il y ait des lieux qui ne soient pas des refuges, mais qui soient préparés pour cela.

– Est-ce que vous voulez « faire école » au risque de provoquer des oppositions ?

– Je n’ai jamais pensé faire école ! J’ai essayé simplement d’éveiller des intelligences. Ce n’est pas la même chose. On éveille des intelligences à chercher leur bien. Or le bien de l’intelligence, c’est la vérité. L’intelligence qui ne cherche pas la vérité est une intelligence qui ne se formera jamais, elle restera famélique, elle aura toujours faim, parce qu’elle n’aura pas pris ce qui la nourrit.

Ce qu’il faut aujourd’hui, ce n’est pas du tout de faire école, mais de former des intelligences, pour qu’elles puissent ensuite vivre dans la recherche de la vérité, selon leur rythme propre. Faire école, ce serait que tout le monde ait la même nourriture, que tout le monde découvre les mêmes choses, avec la même profondeur.

– La vérité doit-elle être synonyme d’uniformité ?

– Il faut respecter la diversité des intelligences. Par exemple, c’est pour cela que nous maintenons un cours de philosophie de l’art et que nous développons des ateliers. Et quand on voit que c’est nécessaire, nous n’hésitons pas de pousser cela et d’aller même assez loin. Ce qu’il faut, c’est éveiller les intelligences. Les enseignements éteignent les intelligences quand ils sont commandés par des examens. Un examen n’est pas le bien de l’intelligence… Les examens donnent des galons, mais on peut être quelquefois très brillant aux examens sans avoir rien compris et en gardant une intelligence grossière.

On évite donc cet écueil d’une école si on comprend bien ce qu’est l’analogie. On a alors le souci d’éveiller l’intelligence et de lui permettre de se développer d’une façon très variée. Ce qui commande la recherche, c’est la vérité, et la vérité se donne à chacun selon des modalités très différentes.

– Qu’est-ce, à vos yeux, que la paternité spirituelle ?

– La paternité consiste à rappeler que nous vivons dans la mesure où nous découvrons notre finalité. De ce point de vue-là, c’est juste l’inverse d’une éducation qui se fait par des normes, par des commandements qui mesurent et maintiennent dans une norme. Faire cela, c’est oublier que chaque intelligence a sa diversité. L’intelligence n’a pas d’unité univoque. Éduquer une intelligence, c’est respecter ce qu’elle est en la maintenant éveillée. Si elle cherche la finalité, elle sera éveillée et aura son caractère propre, ce qui lui permettra de s’orienter elle-même.

– Cette paternité comporte-elle des devoirs ?

– La paternité implique de promettre à ses fils la dot paternelle ; on promet à ses fils d’avoir l’héritage. On a soi-même, durant toute sa vie, cherché et découvert certaines choses, et on les communique comme un héritage. Si le fils trahit le père ou va dans un sens tout à fait différent, on le déshérite et on le laisse partir — du reste, lui-même s’en va. Le vrai fils reçoit l’héritage. L’Écriture insiste beaucoup là-dessus, et je me suis toujours penché sur ce problème, parce qu’il me semblait capital de comprendre que le père communique son héritage à son fils. Son héritage, c’est justement ce qu’il a acquis. C’est donc ce que le père possède à titre personnel et qu’il désire communiquer à son fils. Il y a alors un lien très grand entre le père et le fils ; et on ne comprend la paternité que lorsqu’on vit de l’héritage du père.

– De quoi êtes-vous le plus fier ?

– De rien… Au Père du Ciel tout honneur et toute gloire… Nous disons cela tous les jours, alors nous n’avons pas à nous rattraper. La gloire du fils, c’est la gloire du Père. Vivre uniquement en serviteur de Dieu doit être notre seule fierté. On ne doit être fier de rien, si ce n’est d’être enfant du Père.

– Peut-on courir deux lièvres à la fois, la théologie et l’apostolat ?

– L’apostolat est une chose très personnelle et une chose très communautaire, si la communauté est arrivée à réaliser entre ses membres une union vitale et personnelle. C’est quelque chose de vital, c’est la surabondance de notre contemplation. Si on comprend que la vie apostolique est la surabondance de la contemplation, on comprend bien alors qu’il n’y a qu’un seul lièvre… Il faut chercher à être des amis de Dieu, à entrer de plus en plus dans son mystère. S’il y a cela, on aura un très grand amour pour tous ceux qui sont auprès de nous, parce qu’on essaiera de les regarder comme Dieu les regarde et de les aimer comme Dieu les aime ; et on cherchera à leur communiquer la vérité reçue de Dieu et que Dieu nous a permis d’acquérir.

– Que doit donner l’apôtre ?

– En réalité, il y a une formation contemplative de croyant, d’enfant de Dieu, et on a le désir et la joie de communiquer aux autres ce qu’on a reçu, de le donner. C’est pour eux. C’est sûr, on le vit davantage au terme de sa vie. C’est ce qui caractérise la fin d’un apôtre : il peut communiquer vraiment sa vie, c’est-à-dire son amitié avec Dieu. Donc l’apostolat jaillit de la contemplation.

– Comment être à la fois un théologien à part entière et un évangélisateur ?

– La spécialité, c’est pour le début, mais très vite, un vrai théologien cherche la sagesse. La sagesse n’est pas une spécialité, c’est une amitié avec Dieu, avec Jésus, une amitié profonde pour chercher la vérité. Alors à ce moment-là, il n’y a plus de problème : on communique ce qu’on a découvert, on le donne aux autres. Et les autres le communiquent à notre place et avec nous. C’est cela qui doit exister dans la vie religieuse : nous sommes frères pour vivre tous du même héritage ; et en vivant du même héritage, il est pour les autres, il rayonne sur les autres. Il y a donc une finalité, c’est la contemplation. C’est une finalité qui prend toute notre vie.

 

Propos recueillis par Samuel PRUVOT

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