Georges Bernanos – « Le mystère de l’Eglise »

BernanosParler aux catholiques est toujours une entreprise dangereuse, et elle paraît telle de plus en plus à un pauvre diable comme moi qui n’appartiens ni de près ni de loin à l’Église enseignante…

Il y a un mystère dans l’Église. Personne ne saurait, sans se contredire ridiculement soi-même, prétendre exiger d’un incrédule qu’il croie au mystère de l’Eglise. Mais si nous le voyons rôder autour d’elle, n’avons-nous pas le droit de lui dire qu’il perd absolument son temps s’il s’arrête aux bagatelles, s’il y cherche rien d’autre que le Christ ?… Oui, qu’il y cherche le Christ ou qu’il abandonne la partie. Car, s’il n’y cherche pas le Christ, le Christ seul, il sera infailliblement, malgré lui, dupe et complice de la médiocrité qui l’a scandalisé dès les premiers pas, il sera une part de cette médiocrité même, il devra se condamner avec elle…

Je ne suis pas théologien, c’est pourquoi je me garderai comme de la peste de généralisations littéraires sur l’Eglise visible et l’Eglise invisible. Je crains que ces distinctions ne soient dangereuses pour tout autre qu’un spécialiste et, d’ailleurs il ne saurait évidemment s’agir, dans mon propos, que de l’Eglise visible, puisque je prétends bien ne parler que de ce que je vois. On ne saurait nier, dans l’Eglise, l’existence d’une certaine espèce de médiocrité à laquelle je puis me dispenser de chercher un nom, car elle en a un qui depuis deux mille ans appartient au vocabulaire universel. Il y a des pharisiens dans l’Eglise, le pharisaïsme continue à circuler dans les veines de ce grand corps et chaque fois que la charité s’y affaiblit, l’affection chronique aboutit à une crise aigüe…

Je me méfie de mon indignation, de ma révolte, l’indignation n’a jamais racheté personne, mais elle a probablement perdu beaucoup d’âmes, et toutes les bacchanales simoniaques de la Rome du XVIème siècle n’auraient pas été de grand profit pour le diable si elles n’avaient réussi ce coup unique de jeter Luther dans le désespoir, et avec ce moine indomptable, les deux tiers de la douloureuse chrétienté. Luther et les siens ont désespéré de l’Eglise et qui désespère de l’Eglise, c’est curieux, risque tôt ou tard de désespérer de l’homme. A ce point de vue le protestantisme m’apparaît comme un compromis avec le désespoir…

Le malheur de Martin Luther fut de prétendre réformer. Que l’on veuille bien saisir la nuance. Je voudrais ne rien écrire dans ces pages qui ne soit directement accessible à n’importe quel homme de bonne foi, croyant ou incroyant, qu’importe! Lorsque je parle du mystère de l’Eglise, je veux dire qu’il y a certaines particularités dans la vie intérieure de ce grand corps que croyants ou incroyants peuvent interpréter de manière différente, mais qui sont des faits d’expérience. C’est, par exemple, un fait d’expérience qu’on ne réforme rien dans l’Eglise par les moyens ordinaires. Qui prétend réformer l’Eglise par ces moyens, par les mêmes moyens qu’on réforme une société temporelle, non seulement échoue dans son entreprise, mais finit infailliblement par se trouver hors de l’Eglise…

On ne réforme l’Eglise qu’en souffrant pour elle, on ne réforme l’Eglise visible qu’en souffrant pour l’Eglise invisible. On ne réforme les vices de l’Eglise qu’en prodiguant l’exemple de ses vertus les plus héroïques. Il est possible que saint François d’Assise n’ait pas été moins révolté que Luther par la débauche et la simonie des prélats. Il est même certain qu’il en a plus cruellement souffert, car sa nature était bien différente de celle du moine de Weimar. Mais il n’a pas défié l’iniquité, il n’a pas tenté de lui faire front, il s’est jeté dans la pauvreté, il s’y est enfoncé le plus avant qu’il a pu, avec les siens, comme dans la source de toute rémission, de toute pureté. Au lieu d’essayer d’arracher à l’Eglise les biens mal acquis, il l’a comblée de trésors invisibles, et sous la douce main de ce mendiant le tas d’or et de luxure s’est mis à fleurir comme une haie d’avril. Oh! Je sais qu’en de tels sujets, les comparaisons ne valent pas grand-chose, surtout lorsqu’elles ne sont pas exemptes d’une pointe d’humour. Me serait-il permis de dire pourtant, afin d’être mieux compris par certains lecteurs, que l’Eglise n’a pas besoin de critiques mais d’artistes?… En pleine crise de la poésie, ce qui importe n’est pas de dénoncer les mauvais poètes ou même de les pendre, c’est d’écrire de beaux vers, de rouvrir les sources sacrées.

Georges Bernanos (Frère Martin, in « La Vocation spirituelle de la France », Plon – pages 222 et ss)

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